L'INDE.
--Dans l'Inde la morale se confond avec la religion, et la
religion avec les Brahmes. Ce sont trois termes qu'on ne peut séparer
dans un exposé. Nous nous étendrons donc quelque peu sur les Brahmes.
Les moeurs des Ariahs paraissent avoir été pures dans l'Aria-Varta,
berceau commun des Ariahs asiatiques, et dans le Septa Sindou leur
première conquête dans l'Inde, entre la vallée délicieuse de Caboul et
la Serasvati.
L'épouse était une compagne aussi respectée que dévouée.
Le culte était privé, le père de famille pouvait, même sans le poète ou
barde de la tribu, consommer le sacrifice; mais bientôt le poète imposa
sa présence et il devint prêtre.
Dans le principe rien ne distinguait les prêtres du corps des Ariahs ou
Vishas, pasteurs; ils étaient, comme les autres membres de la tribu,
pasteurs, agriculteurs, guerriers, souvent les trois à la fois.
A la fin de la seconde période védique (la seconde série des hymnes), le
sacerdoce s'établit avec le culte public.
On adore Indra soleil, qu'on agrandit pour en faire Vichnou soleil.
Des hymnes font de Roudra un dieu en deux personnes.
C'est le souffle impur lorsqu'il vient des marais sub-himmalayens, le
dieu purificateur quand il chasse l'air empesté des bas-fonds et des
jungles.
Quand la conquête embrasse tout le pays entre la Sérasvati et la
Jumma, l'aristocratie guerrière se forme en même temps que la caste
sacerdotale.
Les Ariahs ont à combattre les _Daysous noirs_ habitants des montagnes
et les _Daysous jaunes_ (sans doute de la race mongole) qui occupent les
plaines; ces derniers sont avancés dans la civilisation, combattent sur
des chars, ont des villes avec enceintes. Quand ils sont assujettis, les
Brahmes leur empruntent le culte des génies qui était leur religion.
Dans la vallée du Gange, les Ariahs se civilisent et se corrompent; les
Brahmes favorisent l'établissement de petites monarchies pour tenir en
bride les guerriers (Kchattrias) et parmi les compétiteurs ils appuient
ceux qui les soutiennent.
Quelques-uns sont guerriers et rois.
Ils se font les gourous (directeurs de Conscience) et les pourohitas
(officiants) des rajahs.
Pour acquérir un grand prestige, ils établissent le noviciat des jeunes
Brahmes et l'ascétisme des vieillards.
Jouissant de la paix par la protection des Radjas (princes guerriers),
les Brahmes se divisent en deux camps; les uns n'admettent comme
efficaces pour le salut que la foi et la prière (la backti), les autres
proclament la souveraineté de la boddhi ([Grec: sorich] des Grecs, la
connaissance).
A la période védique succède la période héroïque, l'Inde des Kchattrias,
qui dure plusieurs siècles pendant lesquels les Ariahs s'emparent:
d'abord du cours inférieur du Gange, puis du reste de la péninsule.
Pendant que les guerriers achèvent la conquête, les trois classes se
distinguent et se séparent de plus en plus, les Brahmes s'emparent de
tous les pouvoirs civils et judiciaires.
Les Brahmes et les Kchattrias se disputent le pouvoir; les premiers,
pour flatter la foule, adoptent ses superstitions et ses dieux, ils font
appel aux races non-aryennes et principalement aux peuplades guerrières
à peine soumises; avec leur aide et celle de quelques rois qui se
déclarent pour eux, ils exterminent les Kchattrias dans le sud et ne
leur laissent ailleurs qu'un rôle subordonné.
Ils composent alors une série d'ouvrages théologiques qui change la
religion et qui leur donne la possession exclusive de tout ce qui touche
au culte. Le couronnement de l'oeuvre est la loi de Manou qui consacre
leur suprématie sur tous et en toute chose et achève l'abaissement
physique et moral des classes serviles vouées, même à leurs propres
yeux, par la doctrine de la métempsycose, à une déchéance irrémédiable.
C'est ainsi que les Pariahs se croient eux-mêmes inférieurs à beaucoup
d'animaux. Par la peur, par la corruption, par le dogme de l'obéissance
aveugle à la coutume immuable, l'institution de Manou a vécu plus
qu'aucune autre et on ne saurait en prévoir la fin. Jamais et nulle part
on n'a poussé aussi loin que les Brahmes l'habileté théocratique pour
l'asservissement.
Ce qui était resté des Kchattrias et la caste entière des Vessiahs
(Vishas) supportaient avec impatience l'arrogance et les privilèges
exorbitants des Brahmes.
Les théosophes et les ascètes, en dehors de leur caste, les combattaient
dans le champ de la spéculation.
Tous ces adversaires se réunirent dans le Bouddhisme; il eut une telle
faveur que tout ce qui avait une certaine valeur morale entrait dans les
couvents bouddhiques: les Brahmes délaissés et réduits à leurs propres
ressources vécurent de leurs biens et des métiers que Manou leur permet
en temps de détresse. Mais ils n'abandonnèrent point la partie. Tandis
que le célibat bouddhique dévorait les hautes castes qui leur étaient
opposées et ne laissait rien pour le recrutement du corps religieux,
les brahmes se maintenaient par l'esprit de famille, et à force de
persévérance, de talents, d'habileté et d'astuce, ils parvenaient à
supprimer le bouddhisme.
Par une série de transformations, les Brahmes ont fait de la
divinisation de la vie et de la génération, l'essence même de la
religion. Aujourd'hui les Hindous se divisent en deux grandes
sectes:--les adorateurs de Siva, autrefois Roudra, qui portent au
bras gauche un anneau dans lequel est renfermé le lingam-yoni, sorte
d'amulette figurant l'accouplement des organes des deux sexes, (verenda
utriusque sexus in actu copulationis),--et ceux de Vishnou qui portent
au front le Nahman. C'est une sorte de trident tracé à partir de
l'origine du nez. La ligne verticale du milieu est rouge et représente
le flux menstruel; les lignes droites latérales sont d'un gris cendré et
figurent la semence virile.
En introduisant la sensualité dans tout ce qui touche à la religion, les
Brahmes avaient eu deux objectifs.
Arracher au Bouddhisme et captiver par des images de leur goût grossier
les Hindous, surtout ceux de la caste servile incapables d'atteindre aux
délicatesses du sentiment et de l'idéal. C'était avec la représentation
sculpturale des scènes mythologiques qui avait un certain mérite, non de
forme, mais de mouvement, le moyen le plus facile et peut-être unique
de plaire aux yeux; c'était aussi une concession aux cultes locaux
antérieurs à la conquête, qui purent ainsi se continuer dans le sein du
Panthéisme.
Le second objectif des Brahmes, celui-là fondamental et non point
seulement une arme et un expédient de circonstance, nous est indiqué par
la prescription de Manou: «chacun doit acquitter la dette des ancêtres»
(avoir au moins un fils pour lui fermer les yeux).
Le but était d'empêcher la diminution numérique et par suite
l'effacement de la race des Ariahs, aujourd'hui représentée uniquement
par les Brahmes, et aussi de développer la population servile dont
le travail était la source principale de la richesse publique. Le
législateur pensait sans doute qu'il fallait exciter les passions chez
un peuple physiquement assez faible, d'un tempérament lymphatique,
disposé à l'anémie par l'insuffisance d'une alimentation exclusivement
végétale et par l'accablement du climat.
La religion naturaliste ou érotique de l'Inde a commencé par l'adoration
de Siva, confondu d'abord avec le fétiche du membre viril, le linga.
Le linga, qu'on rencontre partout dans l'Inde, sur les routes, aux
carrefours et places-publiques, dans les champs n'est point ce qu'était
dans l'antiquité payenne le phallus, une image obscène et quelquefois un
objet d'art. Si on n'était point averti, on le prendrait pour une borne
presque cylindrique, c'est-à-dire un peu plus large à la base qu'au
sommet, laquelle se termine par une calotte sphérique fort aplatie et ne
présentant aucune saillie sur le fût. Celui que j'ai rapporté de l'Inde
avait une hauteur d'un mètre, un diamètre moyen de 0,25 à 0,30 m. et
reposait sur une base également en granit d'un mètre et demi de côté,
clans laquelle était creusée au pied du fût une sorte de rainure
circulaire représentant le pli du yoni (partie sexuelle de la femme)
figuré par la base, ainsi que cela a lieu généralement.
Ainsi, même aujourd'hui, après trente siècles peut-être, le linga et
l'yoni ne sont point des images qui parlent aux sens, ce sont des corps
géométriques servant de symboles, des fétiches.
Comme il ne s'est trouvé aucune trace de fétichisme chez les Ariahs
de l'époque védique, ni aucun autre fétiche dans le culte brahmanique
postérieur, il faut penser que le linga est le fétiche probablement très
ancien d'une race assujettie, peut-être les Daysous noirs, et que les
Brahmes, pour s'attacher cette race, adoptèrent Siva et le linga,
en confondant à dessein Siva avec Roudra, le dieu védique qui s'en
rapprochait le plus par ses attributs: Siva était sans doute le dieu
national d'une partie notable de l'Inde avant la conquête Aryenne; car,
dès le commencement, il a reçu la qualification d'Issouara, l'être
suprême.
Le linga n'avait point pénétré dans la religion védique, où il n'y a
point de culte du phallus. Stevenson et Lassen lui attribuent, avec
beaucoup de preuves à l'appui de leur opinion, une origine dravidienne
(la langue dravinienne, aujourd'hui le tamoul, est en usage dans tout le
sud de la péninsule).
Le linga apparaît dans la religion des Brahmes en même temps que le
Sivaïsme, et celui-ci s'y montre immédiatement après la période des
hymnes; quelques morceaux du yagur-véda (véda du cérémonial) supposent
un état déjà avancé de la religion sivaïste.
Le temple d'Issouara (Siva, être suprême) à Benarès paraît avoir été
très ancien; il était dans toute sa splendeur lors de la visite du
pèlerin chinois Fa-Hien.
Encore aujourd'hui, c'est le sivaïsme qui domine à Benarès, la ville
sainte et savante par excellence.
Plusieurs passages du Mahabarata ont trait au culte de Siva et du
linga; les Épopées, bien que Vichnouistes, supposent une prépondérance
antérieure du culte de Mahadèva (le grand dieu, Siva, l'être existant
par lui-même).
Dans les premières légendes bouddhistes, le Lalita-Vistara, par exemple,
Siva vient immédiatement après Brahma et Çakra (Indra). On sait qu'il
y a toujours eu grande sympathie et nombreux rapprochements entre le
bouddhisme et le sivaïsme, sans doute parce que ce dernier était très
rationnaliste et presque monothéiste, tandis que le vishnouvisme
représentait le panthéisme et l'idolâtrie. Le sivaïsme est resté
longtemps la religion professionnelle des Brahmes lettrés.
Il y a maintenant dans le sud de l'Inde une secte spiritualiste qui
prétend professer le sivaïsme primitif. Elle a eu pour interprète
Senathi Radja dans son livre: «le sivaïsme dans l'Inde méridionale.»
Le sivaïsme, dit l'auteur, paraît être la plus ancienne des religions;
l'ancienne littérature dravidienne est entièrement sivaïste. Agastia est
le premier sage qui a enseigné le monothéisme sivaïste, bien avant les
six systèmes de philosophie hindoue, en le fondant à la fois sur les
Vedas et sur les Agamas, écrits qui n'ont jamais été traduits dans
aucune langue européenne. Voici le résumé de la doctrine monothéiste:
«Tout est compris dans les trois termes: Dieu, l'âme, la matière.
Issouara ou Siva ou Dieu est la cause efficiente de l'univers, son
créateur et sa providence.
Siva est immuable, omnipotent, omniscient et miséricordieux, il remplit
l'univers et pourtant il en diffère.
Il est en union intime avec l'âme humaine immortelle, mais il se
distingue des âmes individuelles qui sont inférieures d'un degré à
son essence. Son union avec une âme devient manifeste quand celle-ci
s'affranchit du joug des sens, ce qu'elle ne peut faire sans la grâce
dont Siva est le dispensateur.
La matière est éternelle et passive, c'est Siva qui la meut; il est
l'époux de la nature entière qu'il féconde par son action universelle.
Il n'y a qu'un dieu, ceux qui disent qu'il y a plusieurs dieux seront
voués au feu infernal.
La révélation de Dieu est une, la destinée finale est une, la voie
morale pour l'humanité tout entière est une.»
De là vient sans doute le renseignement suivant, donné par l'abbé
Dubois: chaque Brahmane dirait à son fils au moment de l'initiation:
«Souviens-toi qu'il n'y a qu'un seul Dieu; mais c'est un dogme qu'il ne
faut point révéler parce qu'il ne serait point compris.»
Siva est le dieu de l'Inde qui a le plus de sanctuaires et le linga est
le symbole le plus répandu. On le trouve à profusion au Cambodge où,
tous les ans, à la fête du renouveau, on promène dans les rues en
procession un immense linga creux dans lequel se tient un jeune garçon
qui en forme la tête épanouie.
Chose curieuse! Le linga est la matière d'un ex-voto très commun pour
les ascètes au Cambodge. Voici, un peu abrégée, la dédicace d'un linga
par l'un d'eux (_Journal de la Société asiatique_).
Om, adoration à Siva.
1°.--2°.--3°.--Formules préliminaires d'adoration à Siva.
4°. Le linga érigé par l'ascète Djana-Priga dans le temps de l'ère Çaka
exprimée par le chiffre 6, les nuages 7 et les ouvertures du corps
9, soit le nombre 976; respectez-le, habitants des cavernes (ermites
ascètes) voués à la méditation de Siva qui a résidé en lui.
5°. Réfugié auprès de tous ceux qui ont pour occupation la science du
maître des maîtres du monde (Siva), il l'a donné (le linga) à tous pour
protéger le sattra (le soma offert en sacrifice comme symbole de la
semence divine de Siva) de ces ascètes aux mérites excellents, l'ayant
tiré des entrailles de son corps.
6°. C'est le Seigneur en personne (le linga est Siva lui-même), se
disaient tous ceux qui ont des mérites excellents (les ascètes). Aussi
vouèrent-ils une affection éternelle à ce yoghi aspirant à la délivrance
(celui qui avait donné le linga).
7°. Pour lui, abattus par des haches telles que celles de Maïtri, et
précipités dans cet océan qu'on appelle la qualité de bonté (la qualité
de bonté embrassait tout ce qui est excellent et saint), _les arbres
qu'on appelle les six ennemis_ (les six sens) ne porteront plus aucun
fruit.
8°. Sorti d'une race pure, il a accompli les oeuvres viriles qu'il avait
à accomplir. Et maintenant, son âme purifiée a en partage la béatitude
suprême (même avant la mort dans sa retraite, etc.).
9°. On voit par cette dédicace que le voeu ou la consécration d'un linga
était un acte d'austérité et que le linga, comme Siva, avait un culte
plutôt sévère qu'aimable.
Le culte de Priape, en Grèce, paraît avoir eu à peu près le même
caractère. C'était une divinité rurale dont le délicieux roman de
Daphnis et Chloé nous donne une idée respectable et sympathique,
nullement licencieuse. Ce caractère paraît avoir changé à Rome par
l'effet du progrès de l'érotisme dans toutes les religions de l'Inde.
D'après Richard Payne, auteur du _Culte de Priape_, Priape y avait un
temple, des prêtres, des oies sacrées. On lui amenait pour victimes de
belles filles qui venaient de perdre leur virginité.
La haute antiquité du culte du linga dans l'Inde et la certitude
aujourd'hui acquise d'une expansion ou éruption de l'hindouisme vers
l'Occident, antérieur aux sept sages de la Grèce, rendent très probable
l'opinion que c'est de l'Inde qu'est venu le culte phallique; d'abord
associé sans doute à celui des divinités assyriennes et phéniciennes
dont l'une a pu représenter Siva, il s'établit ensuite avec éclat dans
l'île de Chypre qui lui fut consacrée tout entière. Il passa de là dans
l'Asie Mineure, en Grèce et en Italie.
Rien de surprenant que, dans ces contrées où l'art était tout, le linga,
encore fétiche à Paphos, se soit transformé en une image que les idées
des anciens sur les nudités, absolument différentes des nôtres, ne
faisaient point considérer comme obscène et que la sculpture s'efforçât
de rendre aussi belle et aussi gracieuse qu'aucune autre partie du corps
humain. C'est ce que l'on voit dans la statue de l'Hercule phallophore
qui porte une corne d'abondance remplie de phallus, et dans un grand
nombre de camées antiques. Sans doute on mit beaucoup de lingas ou
priapes pour servir de délimitation ou de repère dans les champs et les
jardins. De là l'origine du dieu champêtre Priape. C'est la prédominance
primitive de l'énergie mâle qui se continua dans la Grèce, tandis que,
peu à peu, dans l'Inde, l'énergie femelle prenait le dessus. Chez les
poètes anciens jusqu'à Lucrèce, Vénus est la déesse de la beauté, de
la volupté, des amours faciles, des jeux et des ris plutôt que de la
fécondité. Junon avait pour les épouses ce dernier caractère plus
peut-être que Vénus; et une autre déesse, Lucine, présidait aux
accouchements. Ce fut probablement par l'effet de la pénétration des
idées indiennes transformées, au sujet des énergies femelles, et
peut-être aussi par un progrès naturel, que les poètes philosophes tels
que Lucrèce célébrèrent Vénus comme la _mère universelle: Venus omnium
parens_.
Le culte de Vénus dans l'île de Chypre réunit beaucoup de traits du
culte naturaliste de l'Inde à la prostitution sacrée des religions
assyriennes et phéniciennes, le tout relevé par l'arc grec.
Le temple de Paphos dessinait un rectangle (forme des temples indiens et
grecs) de dix-huit mètres de longueur sur neuf mètres de largeur. Sous
le péristyle, un phallus d'un mètre de hauteur, érigé sur un piédestal,
annonçait l'objet du culte. Au milieu du temple se dressait un cône d'un
mètre de hauteur (forme du linga), symbole de l'organe générateur.
Tout autour du cône étaient rangées de nombreuses déesses dans des
poses appropriées au culte du temple (comme les gopies autour du dieu
Krishna).
La statue de la déesse placée dans le sanctuaire a l'index de la main
droite dirigé vers le pubis (Latchoumy, la déesse de la fécondité,
figure dans les bas-reliefs des pagodes avec un doigt placé
immédiatement au-dessous du pubis).
Le bras gauche s'arrondit à la hauteur de la poitrine et l'index de la
main gauche est dirigé vers le mamelon du sein droit; on se demande si
c'est un appel à la volupté ou l'indication de l'allaitement.
Cette statue, oeuvre admirable de Praxitèle, est surtout gracieuse et
délicate; c'est la volupté idéalisée (voir à ce sujet le chapitre des
amours de Lucien).
L'aphrodite phénicienne est au contraire un type réaliste; elle a les
formes massives, les flancs larges et robustes, la poitrine rebondie,
les hanches et le bassin largement développés; tout en elle respire la
luxure.
A l'entrée de tous les temples naturalistes de Chypre, de la Phénicie,
se dressent des colonnes de formes diverses, symboles de l'organe mâle.
Il y avait toujours deux de ces symboles, colonnes ou obélisques, devant
les temples construits par les Phéniciens, y compris celui de Jérusalem.
Des érudits attribuent cette origine, comme emprunt fait au temple de
Jérusalem, aux deux tours ou flèches de nos cathédrales gothiques;
l'auteur du _Génie du christianisme_ ne s'en doutait guère! Et cependant
les menhirs de la Basse-Bretagne, tout à fait semblables à ceux d'une
grande région du Décan, paraissent avoir appartenu au même culte
naturaliste[1].
Remarquons que les Sivaïstes et les Phéniciens, ceux-ci comme Sémites,
avaient, outre les mêmes symboles, les mêmes croyances monothéistes.
Ce qu'on adorait à Paphos et dans les autres temples naturalistes,
c'était la volupté souveraine par l'union des sexes, l'amour universel
dans le monde, la force productrice chez les êtres animés.
[Note 1: Mgr Laouénan.--Les monuments celtiques sont très communs dans
l'Inde; dans les plaines rocheuses qui s'étendent parmi les massifs des
gates orientales jusqu'à la Nerbudda et aux monts Vindhyas, on rencontre
à chaque pas pour ainsi dire des constructions identiques à celles qui
existent au nord et à l'ouest de l'Europe. D'après la tradition locale
ou l'opinion des habitants intelligents, les menhirs représentent le
linga. Les étymologies appuient cette opinion.]
Dans les fêtes d'Adonis dont la légende est un mythe solaire, on
célébrait le retour du soleil et de l'amour universel par des transports
de joie, des chants et des danses orgiaques (comme dans le culte de
Krishna, incarnation de Vishnou-Soleil).
Alors avaient lieu les prostitutions sacrées considérées comme des
sacrifices (elles ont de l'analogie avec les Sakty pudja, sacrifices de
la Sackty, que nous verrons plus loin s'établir dans le Sivaïsme).
«Sous de légers berceaux de myrthe et de laurier, sous des tentes
enguirlandées de fleurs, se tenaient les Hériodules, prêtresses de la
déesse, jeunes et belles esclaves grecques ou syriennes; elles étaient
couvertes de bijoux, vêtues de riches étoffes, coiffées d'une mitre
enrichie de pierreries, de laquelle s'échappaient les longues tresses
de leurs noires chevelures entremêlées de guirlandes de fleurs dans
lesquelles se jouait une écharpe écarlate. Sur leurs poitrines aux
seins fermes et arrondis, que protégeait une gaze légère, pendaient
des colliers d'or, d'ambre et de perles ou de verre chatoyant, comme
insignes de leur office religieux; elles tenaient à la main un rameau de
myrthe et la colombe, l'oiseau de Vénus.»
Ainsi parées, elles attendaient souriantes et toujours prêtes à célébrer
le doux sacrifice en l'honneur de la déesse avec tous ceux qui les en
priaient.
Partout où domine le culte du Linga ou de ses équivalents, on est obligé
de voir une émanation du Sivaïsme primitif, divinisation du pouvoir
rénovateur, avec un rôle secondaire pour la déesse de la beauté (dans
l'Inde, Parvati, la femme de Siva).
Dans cette période reculée, Siva est la cause efficiente qui, par son
énergie ou sa sakti comme instrument, produit ou détruit le monde qui
a pour matrice la prakrite ou la matière universelle (voir, pour la
définition de la prakriti, le sankya commenté par M. Barthélemy de
Saint-Hilaire). La sakty d'un dieu forme avec lui un seul être à double
face. Peu à peu, par la prédominance de la sakty, le rôle de l'élément
mâle diminua, puis s'effaça, mais ce fut assez tard. La prédominance de
la sakty de Siva ne s'affirme que dans les derniers Pouranas et dans la
littérature des Tantras qui commence au IVe siècle de notre ère.
Le culte des saktis, tel qu'il est décrit dans les _Tantras_, forme une
religion à part, celle des Saktas, qui se divise en plusieurs branches
et qui a sa mythologie spéciale. La divinité dominante est Mahadeva
(Siva). Selon le Vayou Pourana, non-seulement Siva avait une double
nature mâle et femelle, mais sa nature femelle se divisa en deux
moitiés, l'une blanche et l'autre noire, cette dernière sans doute
imaginée pour la satisfaction des castes des Soudras (noirs). A la
nature blanche, ou qualité de bonté, on rattacha les Saktys ou déesses
bienfaisantes, telles que Latchoumy, Seravasti, épouses de Vischnou et
de Brahma; à la nature noire Dourga, Candi, Cananda, toutes les saktys
ou déesses redoutées. Mahadévi ou la sakty de Siva, qu'on suppose une
transformation de Maya, le principe féminin des Vedas, se développa dans
une infinité de manifestations ou de personnifications de toutes les
forces physiques, physiologiques, morales et intellectuelles, qui eurent
chacune leurs dévots et leur culte. Comme plusieurs de ces déesses
sont notoirement des divinités aborigènes, il est vraisemblable que
l'ensemble fut constitué par le groupement des divinités femelles des
cultes aborigènes pour former une sorte de polythéisme féminin que les
Brahmes acceptèrent comme une religion populaire en y introduisant au
dernier degré les femmes mortelles, depuis les Brahmines.
Pour creuser une séparation plus profonde entre le Bouddhisme et la
religion populaire, les Brahmes avaient développé jusqu'à la fausser
la Bakti, l'ancienne doctrine du salut par la foi et la dévotion ou
la grâce, opposée à celle du salut par la boddhi (la connaissance),
doctrine de l'ancienne thésophie, du sankia, du bouddhisme et de
l'orthodoxie brahmanique moderne formulée par Cançara, le résurrecteur
du Brahmanisme presque tué par le Bouddhisme. La backti s'adresse,
dans chaque secte, à la manifestation du dieu la plus rapprochée, par
exemple, chez les Vichnouvistes, non à Vishnou, mais à Krishna, le dieu
fait homme; il y répond par sa grâce. La dévotion au dieu de la secte
suppléait à tout, à la morale, aux oeuvres, à l'ascétisme, à la
contemplation. Cette doctrine est pleinement développée dans le chant
du _Bien Heureux_ et systématisée par Sandilya dans ses _Sutras de
la Bakti_, d'où Nagardjuna les a introduits dans le grand véhicule
bouddhiste. Par elle la religion, jusque-là dérobée aux masses dans son
essence, devient un fait de sentiment que le sensualisme hindou change
bien vite en un fait de passion.
En resserrant la dévotion sectaire sur une divinité très précise, la
bakti a poussé à l'idolâtrie; elle a confondu d'abord le dieu avec son
image, puis distingué entre les sanctuaires d'un même dieu. De là une
subdivision à l'infini des sectes et des cultes.
La Bakti embrasse tout le vichnouvisme et une partie seulement du
sivaïsme.
Les bakta ou sectateurs de la Bakti se divisèrent en: _main droite_, qui
s'en tient aux Pouranas et à la dévotion pour leurs dieux et déesses
mythologiques (les Pouranas sont la mythologie populaire recueillie
officiellement par les Brahmes), et _main gauche_, qui fait du Kaulo
Upanishad et des Tantras une sorte de veda particulier, adressant
de préférence sa dévotion aux énergies et divinités femelles et
principalement à l'union des sexes et aux pouvoirs magiques. Les Tantras
sont des livres d'érotisme et de magie.
Les rites de la main gauche unissent les deux sexes en supprimant toute
distinction de caste. Dans des réunions qui ne sont point publiques, les
affiliés, gorgés de viandes et de spiritueux, adorent la sakti sous la
forme d'une femme, le plus souvent celle de l'un d'eux; elle est placée
toute nue sur une sorte de piédestal et un initié consomme le sacrifice
par l'acte charnel. La cérémonie se termine par l'accouplement général
de tous, chaque couple représentant Siva et sa Sakty et devenant
identique avec eux. C'est absorbé dans la pensée de la divinité et sans
chercher la satisfaction des sens que le fidèle doit accomplir ces
actes. Les catéchismes qui enseignent ces pratiques sont remplis de
hautes théories morales et même d'ascétisme, mais en réalité, les
membres de ces réunions ne sont que des libertins hypocrites. On prétend
que beaucoup de brahmes en font secrètement partie bien que publiquement
ils affectent de les blâmer, parce que toutes ces pratiques sont
contraires aux règles sur les castes et les souillures.
Ce fait n'est qu'une application particulière de la politique générale
des Brahmes qui partout ont flatté les passions et semé la corruption,
pour détacher du bouddhisme les populations qu'il avait d'abord
conquises.
C'est dans cette même pensée qu'ils ont constitué la grande secte
essentiellement panthéiste de Vichnou, et principalement le culte de
Krichna. Bien mieux encore que le Sivaïsme, le Vischnouvisme, par sa
théorie des incarnations et de l'action continue de Vischnou pour la
conversion du monde et par la divination de la vie dans toutes ses
manifestations, se prêtait à l'adoption de toutes les divinités, de tous
les cultes, de toutes les superstitions aborigènes. Actuellement l'Inde
compte plus de 20,000 dieux, la plupart anciennes divinités locales qui
sont adorées par les vishnouvistes, en même temps que Vichnou dans ses
principales incarnations de Rama et de Krischna et dans ses attributs
essentiels de dieu soleil, tel que le conçoivent une grande partie des
Hindous, surtout les plus instruits.
Krishna fut un prince, ou chef indigène (le mot krishna veut dire noir),
guerrier habile et heureux, qui rendit aux Brahmes des services signalés
dans le cours de leurs luttes contre les Kchattrias, et dont les
premiers, en récompense, firent une incarnation de Vichnou. Son culte
et ses légendes, notamment celles de ses amours avec Radha, furent, dès
l'origine, très licencieux, et Krishna fut sans doute tout d'abord le
dieu du plaisir. Le _Lalita-Vistara_ (vie poétique de Bouddha) confond
Krishna avec Marah, le tentateur, le dieu de la concupiscence. Pour les
besoins de leur lutte contre le bouddhisme, les Brahmes relevèrent le
culte de Krishna, fort goûté du sensualisme hindou; ils lui laissèrent
probablement toute la licence de ses pratiques pour le bas peuple, mais
en même temps ils s'efforcèrent de l'entourer aux yeux des classes
élevées d'une auréole de mysticisme. Krishna s'élève à une grande
hauteur de philosophie religieuse dans le chant du _Bien Heureux_; soit
rencontre fortuite, soit emprunt du philosophe grec, la théorie des
divinités secondaires, ministres du dieu principal, est la même dans
Platon et dans le poète hindou. On a commenté les amours de Krishna avec
Rhada, comme une allégorie figurant le commerce de l'âme avec Dieu.
Mais, de même que nous l'avons vu tout à l'heure pour les Tantras et
les catéchismes de la Sakty, il faut penser que ce prétendu amour divin
n'existait que pour des ascètes, et que, au fond, c'était pour les
Brahmes une manière de couvrir d'une apparence de piété l'érotisme du
culte.
A mesure que la Bakti s'accentue dans le vichnouvisme et que les mérites
de la dévotion sont de plus en plus considérés comme dispensant de
tous les autres, la religion de Krishna plonge de plus en plus dans
l'érotisme et fait parler davantage à l'amour divin le langage de la
passion. Cette tendance se montre avec un éclat incomparable dans le
Baghavata pourana et avec plus d'intensité encore dans les remaniements
populaires de cet ouvrage répandus dans toute l'Inde, notamment dans le
Premsagar Indi (l'Océan d'amour).
Le Baghavata Pourana donne des descriptions très lascives des amours de
Krishna avec les gopies (bergères).
Le poëme lyrique de _Gita Govinda_ (le Chant du pâtre, Krishna) rappelle
le Cantique des Cantiques et Lassen ne l'a traduit qu'en latin. Il
n'a été dépassé en verve érotique que par l'ode à Priape de Piron.
L'érotisme a infecté tous le vichnouvisme; M. Théodore Pavie a vu à
Ceylan des scènes répugnantes jusqu'au dégoût. Dans la province de
Bombay et au Bengale, les dévots de Krishna, surtout dans les campagnes,
ont des réunions de nuit où, en imitation des jeux de Krishna et des
Gopies, ils s'exaltent en commun jusqu'à un paroxysme frénétique et une
licence sans bornes.
Krishna est le véritable dieu de l'amour pour les Hindous. Quant au dieu
Kama, le Cupidon indien, c'est évidemment un emprunt fait aux Grecs. Le
mot Kama signifie le plaisir charnel et il est employé dans ce sens par
les plus anciens auteurs, en même temps que le Darma (devoir religieux)
et I'Artha (la science de la richesse). Ces trois mots forment la
trilogie hindoue des mobiles de nos actions. Comme les Hindous sont fort
imitateurs, ils ont adopté le Cupidon des Grecs, après l'établissement
de ceux-ci dans une partie du Punjab, et lui ont donné le nom déjà
bien ancien de Kama. Il figure seulement dans une légende sans doute
relativement récente des Pouranas[2].
[Note 2: Le baron d'Ekstein dit: «Les Ariabs ont emprunté aux Cephenès,
leurs prédécesseurs dans l'Inde, le dieu Kama, _pareil à l'Eros des
Grecs_; ils l'ont embelli, _bien qu'il n'appartienne pas dans son
principe à leur pensée cosmologique et ils l'ont _postérieurement_
reproduit dans le Véda comme il est décrit par Hosunt.]
Les bayadères ne sont pas, comme on pourrait le croire, consacrées au
dieu Kama; elles sont les épouses de Soubramaniar, le dieu de la guerre.
Après avoir reçu du paganisme Cupidon, sous le nom de Kama, l'Inde, à
son tour, semble lui avoir donné, comme imitation ou importation de ses
pratiques de plus en plus corrompues, surtout de celles des saktis de
la main gauche, le culte de plus en plus corrompu de Priape, dont le
chevalier Richard Payne nous a donné une histoire. En voici quelques
traits essentiels.
Avant la célébration d'un mariage, on plaçait la fiancée sur la statue
du dieu, le phallus, pour qu'elle fût rendue féconde par le principe
divin. Dans un poème ancien sur Priape (_Priapi Carmen_) on voit une
dame présentant au dieu les peintures d'Éléphantis et lui demandant
gravement de jouir des plaisirs auxquels il préside, dans toutes les
attitudes décrites par ce traité.
Lorsqu'une femme avait rempli le rôle de victime dans le sacrifice
à Priape, elle exprimait sa gratitude par des présents déposés sur
l'autel, des phallus en nombre égal à celui des officiants du sacrifice.
Quelquefois ce nombre était grand et prouvait que la victime n'avait pas
été négligée.
Ces sacrifices se faisaient dans des fêtes de nuit, aussi bien que tous
ceux offerts aux divinités qui présidaient à la génération. Les dévots
à ces divinités s'enfermaient dans les temples et y vivaient dans la
promiscuité. Il y avait aussi des initiées dont Pétrone a peint les
moeurs dans quelques pages que nous avons résumées.
A Corinthe et à Ereix, ville de Sicile, il y avait des temples consacrés
à la prostitution.
Selon l'érudit Larcher, Vénus était la déesse qui possédait le plus
grand nombre de temples dans les deux Grèces; on en comptait une
centaine. Plusieurs villes de la Grèce, mais surtout Athènes et
Corinthe, célébraient ses fêtes avec un nombre de belles femmes qu'on ne
pourrait réunir aujourd'hui. Elle était encore plus en honneur à Rome
dont elle était considérée comme la mère. Jamais peuple ne porta
la sensualité plus loin que les Romains; hommes et femmes de toute
condition et de tout rang se livraient avec fureur à tous les
débordements.
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